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MA BELLE-MERE A COMMANDÉ POUR 23 289 € EN DISANT: « C’EST MOI QUI RÉGALE »
PARTIE 1 — TRENTE-NEUF FEMMES SANS RÉSERVATION
« Entrez, mesdames, ne soyez pas timides. Le restaurant de ma belle-fille, c’est pratiquement une affaire de famille. Aujourd’hui, nous allons manger comme des reines… et c’est moi qui régale tout le monde. »
La voix de ma belle-mère traversa la salle de L’Écrin à treize heures trente-deux exactement, un vendredi où nous étions déjà complets.
Je m’appelle Camille Morel.
J’avais quarante et un ans ce jour-là et, depuis près de neuf ans, j’étais propriétaire de L’Écrin, un restaurant gastronomique installé dans une ancienne maison niçoise à quelques rues de la promenade des Anglais.
Je n’avais hérité ni du local, ni d’un capital familial, ni d’un carnet d’adresses miraculeux.
J’avais commencé à dix-neuf ans à éplucher des légumes dans la cuisine d’un hôtel.
Puis commis.
Demi-cheffe de partie.
Cheffe de partie.
Sous-cheffe.
Enfin cheffe.
Pendant quatorze ans, j’avais mis de côté presque tout ce que je pouvais, jusqu’au jour où j’avais eu assez d’apport pour convaincre une banque de financer le reste.
J’avais créé la société.
Choisi le nom.
Négocié le bail.
Dessiné la première carte au dos d’un vieux carnet.
Recruté Gabriel Costa, qui était à l’époque maître d’hôtel et qui était devenu mon directeur de salle puis mon gérant opérationnel.
Mon mari, Lucas, n’avait investi aucun euro dans L’Écrin.
Cela ne signifiait pas qu’il n’avait jamais rien fait.
Au début, il avait peint deux murs, monté des étagères et passé plusieurs week-ends à livrer des cartons dans sa vieille Volvo.
Je lui en étais reconnaissante.
Mais aider son épouse à installer son restaurant n’avait jamais transformé cette aide en actions de société.
Béatrice, sa mère, avait une interprétation différente.
Depuis des années, elle expliquait autour d’elle:
— Sans mon fils, Camille serait encore derrière les fourneaux de quelqu’un d’autre.
Ou:
— Lucas lui a offert son restaurant, mais elle tient tellement à se sentir indépendante qu’on la laisse raconter que c’est son projet.
Au début, je corrigeais.
Puis j’avais cessé.
Chaque correction provoquait un déjeuner familial entier sur mon « besoin maladif de tout contrôler ».
Alors j’avais préféré économiser mon énergie.
Mauvaise idée.
Les mensonges occupent très bien l’espace qu’on leur laisse.
Ce vendredi-là, Béatrice arriva avec trente-huit femmes.
Trente-neuf personnes au total.
Sans réservation.
Le parfum entra presque avant elles.
Sacs Hermès, Chanel, Dior.
Talons hauts.
Lunettes de soleil posées dans les cheveux.
Béatrice portait un tailleur rose pâle et l’assurance d’une femme convaincue que les règles étaient conçues pour ceux qui n’avaient pas de belle-fille propriétaire du restaurant.
Gabriel accourut.
— Camille, elles n’ont aucune réservation. Nous sommes complets. Le salon bleu reçoit le déjeuner des architectes à quatorze heures. Je les refuse?
Je regardai Béatrice.
Elle avait déjà déplacé le chevalet RÉSERVÉ d’une table de six.
— Non.
Gabriel cligna des yeux.
— Non, quoi?
— Ne les refuse pas.
— Toutes?
— Les trente-neuf.
— Camille, nous n’avons matériellement—
— Mets-les dans le salon bleu et le jardin d’hiver. Les architectes peuvent passer dans le salon bibliothèque; appelle-les, offre-leur l’apéritif pour le désagrément.
Il resta immobile.
Il me connaissait assez pour comprendre que quelque chose avait changé.
— Tu es sûre?
— Absolument.
Béatrice leva une main.
— Gabriel! Mon chéri! Nous voulons le menu dégustation le plus complet. Pas le petit menu de midi.
Gabriel me regarda.
Je hochai la tête.
— Et les vins de la réserve, ajouta-t-elle. Surtout ne nous servez pas ce que vous donnez aux touristes.
Plusieurs femmes rirent.
Une autre lança:
— Béatrice, tu nous gâtes!
— Quand on a un restaurant dans la famille, il faut en profiter.
Je sentis mes doigts se refermer sur mon torchon.
Gabriel s’approcha encore.
— On peut encore arrêter.
— Non.
— Ça peut monter à vingt mille.
— Je sais.
Puis, plus bas:
— Mais avant la première bouteille de la réserve, applique la procédure groupe exceptionnel.
Il comprit.
Pour tout groupe non réservé dépassant quinze personnes, ou pour toute consommation exceptionnelle de cave, nous faisions signer une prise en charge.
Nom.
Coordonnées.
Responsable du règlement.
Estimation minimale.
Procédure normale.
Jusque-là, Béatrice avait toujours contourné ce genre de formalité parce que Lucas intervenait.
Pas aujourd’hui.
Gabriel s’approcha d’elle avec une tablette.
— Madame Morel, puisque vous prenez en charge l’ensemble du déjeuner et que vous souhaitez accéder à notre cave de réserve, j’ai besoin de votre signature ici.
Béatrice éclata de rire.
— Gabriel, enfin. Tu me connais.
— Justement. La comptabilité, elle, connaît surtout les signatures.
Quelques femmes sourirent.
Béatrice prit la tablette.
— Estimation?
— Entre seize et vingt-deux mille euros selon les vins et suppléments.
Elle eut un petit mouvement des sourcils.
Puis me chercha du regard.
Je ne bougeai pas.
Elle signa.
— Voilà. Satisfait?
— Parfaitement.
La première bouteille fut ouverte.
Puis une deuxième.
Champagne millésimé.
Saint-Jacques.
Langoustines.
Thon rouge.
Turbot.
Pigeon.
Bœuf maturé.
Fromages.
Desserts.
Une partie des femmes commandèrent des suppléments de caviar.
Béatrice encourageait tout le monde.
— Prenez ce que vous voulez. Camille facture ça à prix d’or aux clients, mais pour la famille, ça ne coûte presque rien.
Cette phrase me fit presque rire.
Comme si le turbot se matérialisait gratuitement parce qu’elle avait épousé le père de mon mari.
Vers quinze heures, j’apportai moi-même une bouteille de bourgogne que Béatrice avait demandé à goûter.
Elle me regarda remplir son verre.
— Regardez-moi ça. La grande cheffe sait encore faire le service.
Une femme à sa droite sourit.
— Camille cuisine très bien. Je suis venue l’an dernier.
Puis, comme si elle avait besoin d’équilibrer le compliment:
— Elle a l’air tellement… simple, cependant.
Béatrice sourit.
— Elle a toujours été comme ça. Très travailleuse. C’est d’ailleurs exactement pour ça qu’on a besoin d’elle.
Je reposai la bouteille.
— Bonne dégustation.
Je me retournai.
Puis une femme demanda:
— Et Lucas? On ne le voit plus.
Béatrice se pencha.
Le visage d’une femme qui adore savoir quelque chose avant les autres.
— Lucas va très bien.
Elle prit une gorgée.
— Même mieux que bien.
Quelques rires.
— Ah bon?
— Disons qu’il a rencontré quelqu’un qui lui rappelle qu’il est encore un homme.
Le bruit du salon diminua.
Je restai derrière elle.
Béatrice ne m’avait pas remarquée.
Ou elle m’avait remarquée et s’en moquait.
Je n’ai jamais su quelle possibilité était la pire.
— Béatrice, murmura une amie, Camille est juste là.
— Oh, elle sait bien que son mariage n’est plus ce qu’il était.
Je sentis le sang quitter mon visage.
Je savais que Lucas me mentait.
Je savais qu’il y avait une femme.
Depuis trois semaines, j’avais même un prénom.
Amandine.
Mais j’ignorais que Béatrice le savait.
Elle poursuivit:
— Camille vit ici. Lucas, lui, a besoin d’une vraie vie.
Une autre demanda en riant:
— Et comment il finance sa « vraie vie »?
Béatrice leva son verre vers les lustres.
— Avec l’argent du restaurant, évidemment. Au final, tout reste dans la famille.
Cette fois, plusieurs femmes cessèrent de rire.
Je restai parfaitement immobile.
Parce que depuis trois mois, mon expert-comptable et moi cherchions justement à comprendre pourquoi ma carte professionnelle secondaire affichait des dépenses que je n’avais jamais autorisées.
Hôtels.
Restaurants.
Bijoux.
Billets d’avion.
Locations de voitures.
Et plusieurs paiements au profit d’une société de communication appelée AC Studio.
Amandine Cazals.
J’avais déjà préparé un dossier.
Je n’avais seulement jamais imaginé que Béatrice m’offrirait elle-même le témoin qui manquait à certaines questions.
Je regardai Gabriel.
Il avait tout entendu.
Je lui fis un signe minuscule.
Continue.
Servez.
Documentez.
Trois heures plus tard, l’addition atteindrait exactement 23 289 euros.
Et lorsque Béatrice verrait le dossier noir que j’allais poser à côté, elle comprendrait enfin une chose très simple:
elle n’avait jamais mangé dans le restaurant de son fils.
Elle avait mangé dans le mien.
PARTIE 2 — L’ÉCRIN N’AVAIT JAMAIS APPARTENU À LUCAS
J’avais rencontré Lucas deux ans avant l’ouverture de L’Écrin.
Il travaillait alors dans l’événementiel haut de gamme.
Pas riche.
Pas pauvre.
Sociable.
Beau d’une manière presque agaçante.
Il savait entrer dans une pièce et donner immédiatement l’impression qu’il connaissait tout le monde.
Moi, j’étais l’inverse.
Je savais commander une brigade de cuisine de quinze personnes pendant un service de deux cents couverts, mais j’étais capable de passer vingt minutes dans une soirée sans savoir quoi dire à quelqu’un qui me demandait simplement:
— Alors, vous faites quoi dans la vie?
Lucas adorait raconter mon métier.
— Camille crée des choses incroyables.
À l’époque, il disait « Camille ».
Plus tard, il dirait « nous ».
Quand j’ai décidé d’ouvrir mon restaurant, nous n’étions pas encore mariés.
J’avais 168 000 euros d’épargne et d’indemnités accumulées au fil des années.
La banque m’accorda un prêt professionnel.
Je trouvai un investisseur minoritaire pour seulement dix-huit mois, que je rachetai ensuite selon le contrat prévu.
Lorsque Lucas et moi nous sommes mariés, trois ans après l’ouverture, L’Écrin était déjà rentable.
Nous avions choisi la séparation de biens.
Pas parce que nous nous méfiions l’un de l’autre.
Parce que mon activité comportait des risques commerciaux et que Lucas travaillait encore dans l’événementiel.
Notre notaire avait dit:
— Deux carrières indépendantes, c’est plus simple ainsi.
Lucas n’avait jamais détenu une seule action de la SASU L’Écrin.
Le registre était clair.
Cent pour cent:
Camille Morel.
Présidente:
Camille Morel.
Lucas avait toutefois joué un rôle réel.
Il m’avait présenté des journalistes.
Organisé deux événements.
Amené plusieurs clients.
Lorsque son agence avait fermé quatre ans plus tôt, je lui avais proposé de prendre quelque temps pour réfléchir avant de retrouver un emploi.
Au début, il m’aidait ponctuellement.
Appels.
Relations presse.
Dégustations partenaires.
J’avais demandé à la banque de lui émettre une carte secondaire du compte professionnel avec un plafond mensuel de 8 000 euros pour les dépenses de représentation autorisées.
Ce détail allait devenir l’une de mes plus grandes erreurs.
Pas parce qu’un conjoint ne doit jamais avoir accès.
Parce que je n’avais presque jamais contrôlé.
Je faisais confiance.
Et surtout j’étais trop occupée.
À L’Écrin, je travaillais soixante heures certaines semaines.
Je supervisais la carte.
Les fournisseurs.
Le personnel.
Les inspections.
Les coûts matières.
Je savais combien coûtait chaque gramme de truffe.
Je ne savais pas combien Lucas dépensait dans ma propre entreprise.
Ironique.
Béatrice avait commencé plus doucement.
Un déjeuner.
— Mets-le sur ma note, ma chérie.
Puis une bouteille offerte à des amies.
Puis un anniversaire de six personnes.
À chaque fois, je demandais:
— Gabriel, elle a réglé?
Il répondait:
— Lucas a dit de laisser.
Je parlais à Lucas.
— Ta mère doit arrêter.
— Je vais lui dire.
— Tu me le dis depuis six mois.
— Camille, tu veux vraiment envoyer une facture à ma mère?
— Elle commande comme une cliente.
— Elle parle de ton restaurant partout.
— Je ne paie pas mes fournisseurs en publicité de ta mère.
Il riait.
Puis venait la phrase:
— N’en fais pas une affaire.
Le premier vrai conflit arriva lorsqu’elle organisa un déjeuner de seize personnes.
4 860 euros.
Elle déclara devant tout le monde:
— Lucas s’occupe de l’addition.
Lucas ne s’en occupa pas.
J’envoyai une facture.
Béatrice appela son fils.
Lucas m’appela.
— Tu peux annuler?
— Non.
— C’est humiliant pour elle.
— Ne pas payer est humiliant pour nous.
— Tu réalises combien on dépense chez toi comme famille?
Je restai silencieuse.
« Chez toi ».
Il avait utilisé la bonne expression par accident.
Finalement, il me demanda:
— Laisse-la en compte. Je réglerai.
Je laissai en compte.
Il ne régla pas.
Au fil de deux ans, six factures liées explicitement à Béatrice s’accumulèrent.
Pas les petites invitations que j’avais choisies d’offrir.
De vraies factures ouvertes sous son nom, avec emails, confirmations ou messages.
Montant:
18 460 euros.
Gabriel me les montrait chaque trimestre.
Je détournais les yeux.
— Après les fêtes.
— Après son anniversaire.
— Après les vacances.
Toujours après.
Puis mon expert-comptable, Antoine Ferrand, commença à me poser d’autres questions.
— Camille, c’est quoi Hôtel Miramar Monaco, 2 960 euros?
Je réfléchis.
— Je ne sais pas.
— Et Maison Armand Joaillerie, 4 200?
— Certainement pas moi.
— Il y a la carte se terminant par 7814.
La carte de Lucas.
Je rentrai chez moi.
— Tu es allé à Monaco pour L’Écrin?
Il me regarda à peine.
— Oui. Rendez-vous avec des partenaires.
— Quel partenaire?
— Le groupe Beaufort.
Je connaissais le nom.
Client potentiel pour un service événementiel.
— Et la joaillerie?
Silence.
— Cadeau relationnel.
— De 4 200 euros?
— Camille, dans certains milieux—
Je coupai.
— À qui?
Il se braqua.
— Tu m’interroges maintenant?
— Oui.
Il me donna le nom d’un investisseur.
Je vérifiai discrètement.
L’homme n’avait reçu aucun cadeau.
Quelques semaines plus tard, d’autres dépenses apparurent.
Cannes.
Milan.
Paris.
Une agence appelée AC Studio.
Antoine me dit:
— On peut continuer à demander à Lucas oralement ou on peut commencer à auditer.
Le mot me parut énorme.
— Auditer mon mari?
— Auditer une carte professionnelle.
Il avait raison.
Je donnai mon accord.
Sans prévenir Lucas.
Ce fut la première fois en onze ans de mariage que je décidai de vérifier au lieu de demander.
Ce que nous trouvâmes détruisit le dernier confort de mon ignorance.
PARTIE 3 — AMANDINE CAZALS
Amandine n’était pas une inconnue.
C’était presque pire.
Elle avait trente-six ans et dirigeait AC Studio, une petite agence de communication installée à Cannes.
Deux ans auparavant, Lucas l’avait proposée pour retravailler la présence numérique de L’Écrin.
À l’époque, j’avais dit:
— On a déjà une agence.
— Elle est vieillotte.
— Elle fonctionne.
— Camille, ton restaurant est excellent mais tu communiques comme en 2015.
Il n’avait pas complètement tort.
Nous avions donc confié à AC Studio une mission limitée.
Photos.
Campagne réseaux sociaux.
Deux événements influence.
Budget initial:
21 600 euros sur un an.
Le travail avait été correctement réalisé.
Je n’avais aucune raison de me méfier.
Puis, après la fin officielle de la mission, les paiements avaient continué.
Pas tous les mois.
Assez irrégulièrement pour passer sous mon radar.
4 800 euros.
2 400.
6 200.
1 900.
Libellés:
activation digitale
consulting partenaire
frais campagne VIP
Certains avaient de vraies factures.
D’autres étaient des notes de débit vagues.
Antoine totalisa.
— Depuis la fin du contrat initial: trente-trois mille trois cent quarante euros versés.
— Pour quoi?
— C’est justement la question.
Nous commandâmes les pièces.
Certaines prestations existaient.
Amandine avait organisé deux shootings supplémentaires.
Elle avait géré un événement à Saint-Tropez.
Environ 14 000 euros pouvaient raisonnablement être reliés à un travail réel.
Le reste?
Beaucoup plus flou.
Puis il y avait les dépenses directes de la carte.
Hôtels.
Billets.
Restaurants.
Cadeaux.
Près de 54 000 euros sur vingt mois que nous devions encore classer entre dépenses commerciales légitimes et dépenses personnelles.
Je ne voulais pas appeler cela « détournement ».
Pas encore.
Je voulais des faits.
Alors Antoine engagea avec mon accord un cabinet de contrôle interne externe.
Pas un détective qui suivrait Lucas dans les rues.
Des comptables.
Emails professionnels.
Justificatifs.
Comparaisons de calendriers.
La vérité apparut de manière banale.
Le 14 février, Lucas avait déclaré un « dîner partenaires Cannes ».
Deux couverts.
Hôtel pour deux nuits.
Au même moment, AC Studio n’avait aucun événement prévu.
Sur le calendrier professionnel d’Amandine:
Off — Cannes.
Un mois plus tard, Milan.
Même schéma.
Puis une facture de bijouterie.
Le reçu détaillé, retrouvé dans un export comptable, mentionnait:
Bracelet or rose — initiales A.C.
Je n’eus plus besoin d’imagination.
Je ne confrontai toujours pas Lucas.
Je demandai à Antoine:
— On continue.
— Tu es sûre?
— Oui.
Je voulais savoir l’étendue avant de l’entendre réécrire.
Puis je fis quelque chose qui me donna honte.
Je regardai ses messages sur notre tablette familiale.
Pas son téléphone privé.
La tablette du salon, où son compte de messagerie personnelle était encore synchronisé.
J’aurais pu détourner les yeux.
Je ne le fis pas.
Un message d’Amandine apparut.
Béatrice m’a envoyé les photos de samedi. Elle est folle mais je l’adore.
Je relus.
Béatrice.
Ma belle-mère connaissait Amandine.
Plus loin:
Ta mère dit que Camille finira par accepter.
Puis Lucas:
Elle acceptera surtout quand elle comprendra que je peux réclamer ma part de L’Écrin.
Je sentis mes mains devenir froides.
Amandine:
Tu m’avais dit que tu étais copropriétaire.
Lucas:
Dans les faits, je le suis. Tout ce que j’ai apporté ne se voit pas dans les papiers.
Je fermai la tablette.
Voilà le mensonge central.
Lucas avait raconté à sa maîtresse qu’il possédait une part du restaurant.
Probablement à sa mère aussi.
Et peut-être à lui-même.
J’appelai Sarah Renard, une avocate recommandée par Antoine.
Je lui exposai la situation.
Elle me demanda:
— Les actions de la SASU ont été acquises avant le mariage?
— Oui.
— Et vous êtes sous séparation de biens?
— Oui.
— Monsieur a-t-il une convention d’associé, promesse de cession, reconnaissance de créance, ou participation documentée au capital?
— Non.
— A-t-il travaillé officiellement pour l’entreprise?
— Pas comme salarié. Il a fait des missions ponctuelles, parfois remboursées.
— Alors l’idée selon laquelle il obtient automatiquement une part de la société parce qu’il vous a aidée ou parce que vous êtes mariés est fausse.
Je respirai.
— Il peut réclamer quelque chose?
— Il peut toujours réclamer. Ensuite il faut regarder le fondement. Contributions particulières, créances entre époux, éventuelle rémunération non versée s’il prouve un travail régulier dans certaines conditions… Ce sont des questions à examiner.
Enfin une avocate sérieuse.
Pas:
Il n’a droit à rien!
La vie n’est jamais aussi propre.
— Et la carte professionnelle?
— On documente. On sépare les dépenses autorisées, les ambiguës et les manifestement personnelles.
— Les cadeaux à sa maîtresse?
— Très mauvaise justification professionnelle, en effet.
Je sentis une rage monter.
— Je veux bloquer la carte.
— C’est votre société. Si son autorisation peut être révoquée selon le contrat bancaire, faites-le proprement.
Je fis modifier les accès.
La carte de Lucas resta active quelques jours avec un plafond réduit.
Puis fut révoquée le matin même où Béatrice entra avec ses trente-huit amies.
Elle ne le savait pas.
Lucas non plus.
J’avais prévu de le confronter le soir.
Béatrice décida seulement de
PARTIE 4 — LE DÉJEUNER À 23 289 EUROS
À seize heures dix-sept, le salon bleu ressemblait à la fin d’un mariage.
Verres partout.
Serviettes abandonnées.
Des rires de plus en plus forts.
Béatrice avait commandé un deuxième service de desserts « pour goûter ».
Deux femmes avaient demandé des digestifs rares.
Gabriel me rejoignit près du passe.
— On est à vingt et un mille huit cents.
— Les cafés?
— Pas encore.
Je respirai.
— Continue.
— Tu comptes vraiment lui présenter?
— Elle a signé.
— Je sais.
Il hésita.
— Camille, je te connais. Tu n’as pas besoin de faire vingt-trois mille euros de perte pour démontrer un principe.
— Ce ne sera pas une perte si elle paie.
— Et si elle ne paie pas?
Je regardai la salle.
— Alors nous aurons une créance documentée.
Puis j’ajoutai:
— Et surtout, je veux arrêter de faire comme si le problème était que personne ne m’avait jamais donné l’occasion de lui dire non.
Gabriel ne répondit pas.
Il comprenait.
À dix-sept heures moins dix, Béatrice demanda l’addition.
Elle le fit avec un grand geste.
— Mesdames, attention, le moment où mon banquier va faire une syncope!
Rires.
Gabriel imprima.
23 289,00 €
Le silence se fit lorsque le ticket arriva.
Même pour des femmes habituées aux beaux restaurants, la somme était spectaculaire.
Béatrice regarda.
— Vous avez fait une erreur.
Gabriel resta parfaitement professionnel.
— Non, madame.
Elle descendit les lignes.
— Quatre mille huit cents euros de vin?
— Plusieurs bouteilles de réserve, dont deux grands crus à 1 180 euros chacune.
— Vous m’avez servi ça sans me prévenir?
Gabriel posa devant elle la copie numérique de la prise en charge.
— Vous avez validé une estimation de seize à vingt-deux mille euros avant le service de la réserve. Les suppléments de caviar et les dernières commandes nous amènent au montant final.
Elle me chercha immédiatement.
— Camille!
Je m’approchai.
— Oui?
— C’est ridicule.
— Quoi?
— Cette addition.
— Vous avez commandé.
— Je plaisantais quand j’ai dit que je payais!
Plusieurs de ses amies baissèrent les yeux.
J’eus presque de la peine pour elle.
Presque.
— Vous avez signé que vous preniez en charge la table.
— Parce que Gabriel m’a mis une tablette sous le nez.
— Il vous a annoncé l’estimation.
— Je pensais évidemment que tu annulerais après!
Voilà.
Enfin.
Je tirai une chaise.
— Non.
Béatrice me regarda.
— Pardon?
— Je n’annulerai pas.
Son visage changea.
— Camille, arrête ton cinéma.
— Ce n’est pas du cinéma.
— Lucas règlera.
— Non.
— Tu sais très bien que mon fils—
— La carte professionnelle de Lucas a été désactivée ce matin.
Le salon entier sembla retenir son souffle.
Béatrice pâlit.
— Pourquoi?
Je posai un dossier noir à côté de l’addition.
— Pour ça.
Elle ne le toucha pas.
— C’est quoi?
— Les dépenses que Lucas a passées sur les comptes de L’Écrin sans justification professionnelle suffisante.
Je n’allais pas l’accuser publiquement de vol.
Pas ici.
Mais je pouvais dire cela.
C’était vrai.
Puis je posai une seconde chemise.
— Et ça, ce sont vos factures précédentes encore ouvertes.
Gabriel posa un relevé.
18 460 euros.
Béatrice me regarda comme si j’avais changé de langue.
— Tu gardais ça?
— La comptabilité garde les créances.
— Lucas avait dit—
— Lucas n’a jamais réglé.
Le visage de plusieurs femmes changea.
Une murmura:
— Béatrice, tu nous avais dit que tu étais associée.
Béatrice se tourna brutalement.
— Je n’ai jamais dit ça.
Une autre:
— Tu as dit que Lucas possédait le restaurant.
— C’est une façon de parler.
Je sortis une troisième pièce.
Extrait officiel de la société.
SASU L’ÉCRIN
Actionnaire unique: Camille Morel.
Je la posai.
— Il n’est pas associé.
Béatrice devint écarlate.
— Tu humilies mon fils devant tout le monde.
— Je corrige une information sur mon entreprise.
— Tu veux quoi? Que toutes mes amies pensent qu’il ne vaut rien?
— Je n’ai jamais dit ça.
Puis je regardai les autres femmes.
— Mesdames, je suis désolée que vous assistiez à une conversation familiale. Votre déjeuner reste un service commercial normal
The End
