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PENDANT NOTRE LUNE DE MIEL, J’AI
ENTENDU MON MARI PLANIFIER MA
MORT POUR 300 MILLIONS D’EUROS
La brise des Caraïbes aurait dû avoir le goût du bonheur.
Au troisième jour de ma lune de miel, elle avait celui d’un avertissement.
Notre yacht glissait lentement sur une mer d’un bleu presque irréel, à plusieurs dizaines de milles des côtes. Mon père l’avait affrété pour deux semaines comme cadeau de mariage, estimant que, puisque j’avais refusé une cérémonie de huit cents invités et trois jours de festivités, il avait au moins le droit de « nous offrir un peu d’espace ».
Un peu d’espace.
Quarante-deux mètres de long.
Six cabines.
Un équipage de neuf personnes.
Deux ponts extérieurs.
Une suite principale plus grande que mon premier appartement parisien.
Mon père, Étienne de Saint-Véran, avait toujours eu une définition très personnelle de la simplicité.
J’aurais dû être heureuse.
Je venais d’épouser Florent Delmas, l’homme avec qui je partageais ma vie depuis quatre ans.
Intelligent.
Élégant.
Attentionné.
Le seul, croyais-je, à n’avoir jamais paru impressionné par mon nom.
Je suis née dans une famille dont la fortune était régulièrement commentée dans les journaux économiques. Immobilier, logistique, infrastructures, participations industrielles: le groupe Saint-Véran représentait plusieurs milliards, mais mon patrimoine personnel, structuré depuis mes vingt-cinq ans, était beaucoup plus limité.
Tout est relatif.
Environ trois cents millions d’euros d’actifs, principalement dans une holding familiale et plusieurs véhicules d’investissement.
Florent connaissait évidemment l’existence de cet argent.
Il affirmait ne pas s’y intéresser.
Lors de notre premier dîner, il m’avait même dit:
— L’argent des autres m’ennuie. Je préfère savoir ce que les gens font quand personne ne les regarde.
Cette phrase m’avait séduite.
Quatre ans plus tard, cachée dans un escalier de yacht, j’allais découvrir exactement ce que Florent faisait lorsqu’il pensait que personne ne l’écoutait.
Depuis le début de la croisière, je me sentais anormalement faible.
Pas seulement nauséeuse.
Éteinte.
Chaque soir, Florent me donnait deux petits comprimés blancs.
— Pour le mal de mer.
Je n’avais aucune raison de douter.
La boîte portait le nom d’un médicament que je connaissais vaguement.
Je les avalais.
Puis, une heure plus tard, mes membres devenaient lourds.
Je dormais dix ou onze heures.
Le matin, je me réveillais avec une bouche sèche et une sensation de coton dans le cerveau.
— C’est normal, disait Florent. Les antihistaminiques assomment.
Le troisième après-midi, quelque chose en moi se révolta.
J’étais dans notre suite lorsque je me réveillai après une sieste.
Il était à peine seize heures.
Le soleil était encore haut.
Pourtant, j’avais l’impression d’avoir été anesthésiée.
J’essayai de me lever.
Mes genoux tremblèrent.
Une vague de vertige me força à m’accrocher au bord du lit.
Florent n’était pas là.
Je me souvins qu’il avait parlé d’un apéritif avec ses parents.
Antoine et Florence Delmas avaient rejoint la croisière pour trois jours.
Sur le moment, je n’avais pas trouvé cela idéal pour une lune de miel.
Florent avait insisté.
— Ils ne restent que jusqu’à Saint-Martin. Ça fera plaisir à maman.
Je m’étais dit qu’un mariage impliquait parfois des concessions.
Je ne savais pas encore que la concession qu’ils attendaient de moi était ma vie.
Je sortis de la cabine.
Je voulais rejoindre l’infirmerie du bord.
Demander autre chose.
Ou simplement vérifier ce qu’on me faisait avaler.
Au niveau de l’escalier menant au pont intermédiaire, mes jambes cédèrent presque.
Je m’agrippai à la rampe en laiton.
C’est alors que j’entendis des verres s’entrechoquer.
Puis la voix d’Antoine.
— Comment tu gères le dosage?
Je m’arrêtai.
Florent répondit:
— Deux cachets tous les soirs. Et j’en ai ajouté un peu dans sa soupe à midi.
Je cessai de respirer.
— Ça suffit? demanda Florence.
— À minuit, elle ne tiendra presque plus debout.
Silence.
Un silence dans lequel mon cerveau cherchait encore une explication normale.
Puis Antoine demanda:
— Donc on le fait cette nuit?
Mon cœur frappa violemment ma poitrine.
Florent répondit avec un calme absolu.
— Oui.
Je restai pétrifiée.
— Un grain est prévu après minuit. Tout le monde sera à l’intérieur. Je lui dirai qu’elle a besoin d’air frais. On ira au pont arrière.
Une pause.
Puis:
— Et je la pousse.
Mon corps entier devint glacé.

Florence murmura:
— Tu es certain qu’elle ne pourra pas crier?
— Avec ce qu’elle aura dans le sang? Elle aura déjà du mal à comprendre ce qui lui arrive.
Quelqu’un rit.
Je ne saurais jamais lequel.
Peut-être les trois.
Je posai une main sur ma bouche.
— Et après? demanda Antoine.
— Une chaussure sur le pont. Son châle coincé près du garde-corps. Je donne l’alerte.
— L’équipage?
— Ils chercheront.
— Et le corps?
Florent répondit:
— S’ils le retrouvent, ce sera une chute. S’ils ne le retrouvent pas, encore mieux.
Je crus que j’allais vomir.
Puis Antoine posa la question qui révéla le véritable motif.
— Quand est-ce que tu prends le contrôle des fonds?
Florent eut un petit rire.
— J’ai la procuration.
— Les trois cents millions?
— À terme.
— À terme?
— J’ai sa signature sur un mandat général signé avant le mariage. Après sa disparition, je prends immédiatement la main sur les comptes courants et certains véhicules. Ensuite, on fait le reste avec les avocats.
Florence souffla:
— Trois cents millions.
— Sans compter ce qu’elle héritera de ses parents.
Cette phrase me traversa comme une lame.
Puis Florent ajouta:
— Et de toute façon, Étienne et Claire ne seront plus un problème longtemps.
Je fermai les yeux.
Antoine demanda:
— Courchevel est confirmé?
— Oui.
— Les freins?
— Mes hommes s’en occupent dès qu’ils arrivent au chalet.
Je dus mordre l’intérieur de ma joue pour ne pas faire de bruit.
Mon père.
Ma mère.
Eux aussi.
Florence murmura:
— Ensuite, tu rentres à Paris avec Maud.
Maud.
Le prénom résonna.
Je connaissais une seule Maud dans la vie de Florent.
Maud Keller.
Conseillère financière.
Trente-quatre ans.
Brillante.
Drôle.
Invitée à notre mariage.
Une femme avec laquelle Florent prétendait travailler depuis plusieurs années.
— Elle en a marre d’attendre, reprit Florence.
Florent répondit:
— Moi aussi.
Puis:
— Une fois Ariane morte et ses parents réglés, personne ne pourra plus nous empêcher de vivre comme on veut.
Ariane.
Moi.
Ils prononçaient mon prénom comme celui d’un actif dans une feuille Excel.
Je reculai.
Très lentement.
Mon genou heurta une marche.
Je me figeai.
Personne ne réagit en bas.
Je remontai.
Chaque mètre me coûtait.
Je parvins à notre suite.
Verrouillai la porte.
Puis je me laissai glisser contre le mur.
Pour la première fois depuis que j’avais entendu leur conversation, je laissai l’horreur me traverser.
Je pleurai sans bruit.
Mes mains tremblaient.
Mon ventre se contractait.
Je voulais appeler mon père.
Crier.
Faire arrêter le bateau.
Courir vers le capitaine.
Mais je ne savais pas qui était impliqué.
Florent avait parlé de « ses hommes ».
Sur un yacht en pleine mer, presque chaque porte pouvait devenir un piège.
Puis je me rappelai une dispute avec mon père, trois semaines avant le départ.
Il m’avait donné un petit téléphone.
— Prends-le.
J’avais éclaté de rire.

— Papa, je pars en lune de miel, pas en opération clandestine.
— Il ne sera relié à aucun de tes comptes habituels.
— Tu es paranoïaque.
— Probablement.
— Je ne vais pas garder un téléphone secret dans ma valise pendant mon voyage de noces.
Il m’avait regardée.
— Fais-le pour me faire plaisir.
J’avais cédé.
Le téléphone était dissimulé dans un double fond de ma valise.
Je rampai presque jusqu’au dressing.
Mes doigts n’arrivaient plus à ouvrir la petite serrure.
Deux essais.
Trois.
Enfin.
L’appareil était là.
Chargé.
Je l’allumai.
Une application sécurisée s’ouvrit automatiquement.
Un seul contact prioritaire.
S. ARTAUD — URGENCE FAMILLE.
Simon Artaud.
Ancien officier.
Responsable de la sécurité du groupe Saint-Véran depuis quinze ans.
L’homme que j’avais souvent accusé, avec mon père, de transformer chaque déplacement en sommet diplomatique.
Je n’avais jamais été aussi heureuse de voir son nom.
Mais avant d’écrire, je fis autre chose.
J’activai le dictaphone.
Puis je sortis sur le balcon de notre suite.
En dessous, les voix continuaient.
Je posai le téléphone au sol, microphone orienté vers le grand salon.
Et j’enregistrai.
— Le champagne doit être prêt, disait Antoine.
— Il l’est.
— La poudre?
— Mélangée dans la bouteille qu’elle boira.
Florence demanda:
— Et si elle refuse?
Florent répondit:
— Ariane ne refuse jamais lorsqu’elle pense que je m’occupe d’elle.
J’eus envie de hurler.
À la place, je restai immobile.
Puis Antoine:
— Une chaussure sur le pont.
— Oui.
— Ses cheveux décoiffés.
— Oui.
— Et surtout, pas de caméra.
Florent:
— Celle du pont arrière sera en maintenance entre 23 h 50 et 00 h 20.
Je regardai l’écran.
Enregistrement: 08:14.
Huit minutes.
Huit minutes qui contenaient déjà assez de choses pour détruire leur version.
Je rentrai.
Puis j’écrivis à Simon:
URGENCE RÉELLE. FLorent + Antoine + Florence planifient de me tuer cette nuit sur le yacht. Ils me droguent. Ils prévoient aussi une action contre Papa et Maman à Courchevel. Je joins audio. Ne m’appelle pas. Je ne sais pas qui est compromis à bord.
J’envoyai.
La barre de progression resta bloquée plusieurs secondes.
Le yacht utilisait une liaison satellite instable.
Puis:
Envoyé.
J’attendis.
Trente secondes.
Une minute.
Enfin:
Reçu. Ne changez rien à votre comportement. Vos parents vont être sécurisés immédiatement. Nous établissons qui est fiable à bord. Gardez l’appareil caché. Message toutes les 20 minutes si possible.
Je fermai les yeux.
Mes parents.
Vivants.
Prévenus.
Une partie de la panique diminua.
Mais une autre évidence s’imposa.
Il était dix-sept heures.
Ils comptaient me tuer après minuit.
Et pour qu’ils ne modifient pas leur plan, je devais continuer à jouer le rôle de la femme droguée qui faisait confiance à son mari.
Je regardai mon reflet.
Pâle.
Cheveux collés sur le front.
Yeux gonflés.
Cela ne demanderait pas beaucoup de talent.
J’avais six heures pour survivre à mon mariage.
Et, pour la première fois depuis quatre ans, je cessai complètement d’aimer Florent.
Fin
